Un sketch écrit dans le cadre d'un exercice de style bouffon en solo, pour l'école, l'an dernier. Je l'ai depuis joué quelques fois en ville et à la campagne (c'est là que c'était le mieux reçu).
« Yes yes Joshua… We sold it. You know, the market of Brazil was not interesting anymore for us. The maïs is so much cheaper in some other places... But Joshua, I have to let you now. I have to work, you know what it is hein. My plants won’t grow alone hein... I have to help them. So bye bye Joshua, I’ll call you latter”.
Excusez-moi... J’éteins, je vous dois bien ça. Vous savez, dans ce métier là, y a pas d’horaire de bureau hein. C’est la nature qui commande. Faut pas avoir peur de se salir les mains hein. Dans ma famille, on a toujours travaillé la terre. Mon arrière grand père était déjà, par exemple, tiens, un sacré paysan ! Pareil pour mon grand-père qui fut en son temps un fameux agriculteur. Mon père a repris le flambeau, et il était également chef d’exploitation agricole… Moi, je suis comme eux. Je suis président directeur général de la filiale française de production industrielle de l’entreprise agro-alimentaire multinationale Genetical Nature. La tradition quoi… En même temps, on fait des progrès, pour vous hein, pour que vous puissiez manger plus et moins cher. Mais ce n’est pas facile d’aider les gens, on est toujours emmerdés. Oui je vous explique. Ben pour faire simple, grâce à un efficient plan Recherche et Développement, notre compagnie est en situation quasi monopolistique dans les domaines de la vente de semences génétiquement modifiées sur l’intégralité du marché mondial, ce qui lui permet d’atteindre un optimum comptable vanté par les plus grands fonds de pension et qui lui confère le statut de valeur refuge sur le New York stock Exchange, en raison notamment de la croissance exponentielle du cours des…Pourquoi vous me regardez comme ça ? Vous ne comprenez pas ? Ha oui mais vous vous êtes de la ville aussi, forcement cette logique ça vous échappe. Le bon sens paysan, vous ne savez pas ce que c’est. C’est comme les écologistes, tu parles. Les mecs ils connaissent rien. C’est nous les écologistes pas eux. Et je le prouve. Nos scientifiques ont mis des gênes de méduse dans des cochons. Me demandez pas pourquoi. Comme ça, pour voir… En fait c’est Jérémy, le petit jeune du labo…de la ferme. Il a des dreadlocks et un nez un peu retroussé. On le charrie un peu c’est normal. Alors y a Alain, Alain c’est un peu le comique de la bande, il a dit comme ça pour déconner ça vous dirait qu’on fasse un animal qui ressemble à Jérémy, et ils se sont dits qu’en croisant une méduse et un cochon peut-être qu’on y arriverait hé. Ha ha ha… Les chercheurs sont de grands enfants, la science amusante…Et puis le travail à la ferme c’est dur alors il faut savoir se marrer des fois. On ne maîtrise pas toute la technique alors des fois ça rate. Remarquez, on maîtrise encore moins les conséquences. C’est super excitant, on fait des trucs sans rien savoir, c’est noël tous les jours vous voyez « oh, un poisson goût fraise », ‘et toi t’as eu quoi ? « Un mouton en soie c’est nul c’est pour les filles », « allez c’est pas grave je te donne ma souris triple chaos sans poil moi je l’ai déjà » « trop cool ça sert à quoi ? » « Je ne sais pas moi attends tu verras ». Bon bref quand les cochons sont nés, ben ils étaient fluos. Bon, là aussi, vous me direz, à quoi ça sert ? Bien une question de citadin ça. Vous êtes d’un terre à terre… Un cochon fluo, c’est beau, c’est l’avenir, imaginez un monde où les gens ont le choix : des côtes de porc transgéniques verts fluo, des côtes de porc transgéniques rose fluo, ou alors, je sais pas moi, des côtes de porc, transgéniques, transparentes, comme ça on sait ce qu’il y a dedans… j’en vois qui tiquent. Vous vous demandez sûrement en quoi c’est écologique un cochon fluo ? Ben réfléchissez bande de citadins ! Si les cochons brillent dans le noir, on aura plus besoin d’éclairer. Donc on fera des économies d’énergie. Alors c’est qui les écolos là hein ? Ha ils veulent la guerre les mecs… Ok ok. De toutes façons on va la gagner, c’est juste une question de temps. On a une super stratégie hein. Chez nous autres les paysans, on appelle ça la stratégie du loup dans la bergerie. En fait c’est simple, dès qu’un pays autorise nos graines un petit peu modifiées sur les bords, même juste pour la recherche scientifique, ou même qu’il oublie de légiférer, éventuellement suite à une pression amicale, on fait des essais en plein air, et malheureusement les graines s’envolent et vont dans les autres champs, c’est pas notre faute c’est la nature. Du coup y en a partout, dans tous les champs, la bouffe, partout. Si vous voulez c’est un peu comme au bar, quand avec mes potes on allume nos cigares, la fumée s’arrête pas aux limites du panneau coin fumeur et les non fumeurs ils dégustent aussi. Gratuitement en plus. Mais le non fumeur qui a bouffé de l’ail, on fait pas de loi contre lui, hein. Fumer tue, fumer tue, ouais mais on va pas lui tatouer puer de la gueule tue… Il ne nous pollue pas peut-être. Ca me fait penser, faudra que je dise à Alain qu’on essaie d’écrire « modifier génétiquement les semences tue » sur les grains de blé, comme ça, pour déconner un peu. En même temps il faut la place pour écrire ça. Et en Belgique en plus, en 3 langues… Faudra un grain de blé d’un kilo au moins. Boh, remarquez, c’est faisable, ouais ouais. Et pis il s’envolera peut-être moins comme ça. Non parce que la graine bio, elle s’envole pareil hein, elle va polluer les champs, et après le type qui veut manger ses haricots OGM il se retrouve avec un haricot bio dans l’assiette et là, c’est le drame : la diarrhée… Ha, ça ils le disent pas dans les médias, normal c’est tous des citadins! Je vous rassure ça va pas durer, parce que c’est nos graines sont plus fortes, normal c’est pour ça qu’on les trafique aussi hein. Nos graines c’est un peu les Lance Armstrong de l’oléagineux. Elles sont trop fortes, elles gagnent tout et écrasent la concurrence, après c’est peut-être mieux de ne pas savoir comment ça marche à l’intérieur. La comparaison s’arrête là, Armstrong a arrêté. Nous c’est les autres qui vont arrêter. Bientôt y aura plus que nous. Parce qu’une fois que c’est fait, c’est fait, pas de marche arrière, on sera peinards. Oui parce que pour l’instant on doit faire des efforts, faire semblant de faire attention, étouffer les enquêtes…Et puis si on nous laisse pas essayer on ne saura jamais si c’est dangereux d’abord. Alors nous on essaye, et pour être sur on fait des essais grandeur nature. Sur vous. A vous voir ça a l’air d’aller non ? Vous n’avez rien remarqué non ? Vous n’avez pas d’excroissance du foie, vous n’avez pas perdu votre rate … C’est bien la preuve... De toutes façons, on trouvera bien des médicaments pour vous soigner quand vous serez malades. Oui on fait ça aussi... D’ailleurs on met des médicaments dans les plantes et hop, on fait pousser. Comme ça les gens se soignent tout le temps, en mangeant. Un homme sain étant un malade qui s’ignore, on anticipe, hein, on vous soigne pour tout, ça fait des économies d’échelle. On vous soigne même pour les maladies que vous n’avez pas mais que vous aurez peut-être, surtout si vous prenez maintenant les médicaments qui vous soignent pour ces maladies que vous n’avez pas, et qui ne vous soigneront du coup plus pour ces maladies quand vous les aurez, ni pour celles qui n’existent pas encore mais qui apparaîtront à force de consommer les médicaments qui soignent les maladies que vous n’avez pas, et pour lesquels nous trouverons alors un remède, quand ce sera rentable. Il faut donc que vous soyez malades. Oui, si vous ne le faites pas pour vous, faites le pour notre économie, chers cobayes…clients…consommateurs…ha ! Concitoyens…
Non parce qu’aujourd’hui, notre économie ce n’est pas la joie. Il faut se battre je vous dis. Non parce que les Indiens et les autres, ils deviennent forts malgré tout ce qu’on a fait pour pas les aider. Heureusement, nous dans le business…la recherche…l’agriculture, on a l’arme ultime…Le brevet ! On a inventé ça avec des copains, au bistrot, en fumant des cigares. C’est Gérard qui était bourré et qui a dit que le capitalisme est né quand un imbécile a mis une limite autour d’un terrain en disant c’est à moi, et qu’un autre imbécile l’a cru. Ca m’ a donné l’idée. J’ai regardé la plante qui croupit au fond du bar, et j’ai dit « cette plante est à moi, si t’en veux tu dois payer, parce que je suis le premier à dire que c’est à moi… ». J’avoue je pensais pas que ça marcherait, c’était quand-même un peu gros. Et bé tu me crois si tu veux, ça a fonctionné du tonnerre. Du coup on est partis en vacances. On est allés en Inde tout ça, ils sont gentils là bas, souriants, serviables et tout. Ils nous ont montré leurs médicaments, leurs cultures traditionnelles… J’avais pris de la verroterie pour leur donner, mais y a même pas eu besoin. Et ben du coup, je vous jure la rigolade avec les potes, en rentrant de vacances, quand on est allé déposer le brevet pour tout ce qu’ils font les mecs. Chaque fois qu’ils veulent utiliser leurs médicaments ou manger, ils doivent nous payer maintenant. Ha on se marre à chaque fois qu’on envoie la facture. Du coup ils ne sont pas prêts de nous piquer notre place hein. Et leur bouffe elle a dû changer de goût. Non c’est vrai, le progrès il a un goût bizarre pour certains, j’avoue. Encore qu’en matière de goût, parlons-en, on a réussi à bien vous uniformiser. Oui, mais là, ça a un petit arrière goût de Moyen-Âge le progrès. Un seigneur qui possède les moyens de production, les terres, les semences et même les hommes. Avec, juste en un peu plus subtil, le droit de vie et de mort sur ses serfs, qui travaillent presque bénévolement. Après, pas la peine de déprimer hein. Suffit de choisir une bonne place à table. Prêt des plats. Profitez-en, ce n’est pas cher, hé hé… Tenez, vous êtes sympas, je vous la recette : une assiette de pâtes pour détruire l’environnement, une louche de sauce pour tuer l’agriculture traditionnelle, une pincée d’aromates pour affamer le Tiers-monde, et puis un peu de fromage râpé pour les maladies… Vous laissez bien mijoter, pendant que moi je gagne mon pain, enfin…votre pain. Surtout, ne changez rien, je vous promets d’en faire autant. Les traditions, hein, c’est important les traditions… Allez, bon appétit !